5ème Mystère douloureux : La crucifixion
Fruit du mystère: L’amour de Jésus-Christ pour nous
« Jésus en croix fut un spectacle qui remplit d’étonnement le ciel et la terre : voir un Dieu tout-puissant, Maître de l’univers, condamné comme un malfaiteur et mourant sur un gibet infâme entre deux malfaiteurs ! Ce fut un spectacle de justice : le Père Éternel, voulant que sa justice soit satisfaite, punit les péchés des hommes dans la personne de son Fils unique qu’il aime autant que lui-même. Ce fut un spectacle de miséricorde : ce Fils innocent subit une mort si cruelle et si ignominieuse pour sauver ses créatures coupables. Ce fut surtout un spectacle d’amour : un Dieu offre et donne sa vie pour racheter des esclaves qui sont ses ennemis. »
Saint Alphonse de Liguori, Considérations sur le Passion, chap III, 4.
Oui, la crucifixion est un mystère d’amour insondable et un mystère que le Christ a partagé avec sa Mère. Aussi tournons-nous vers Elle et contemplons-la au pied de la Croix. Stabat Mater dolorosa : La Mère douloureuse se tenait debout. Elle était là, toute proche, face à son Fils agonisant. Dans cette contemplation si douloureuse qu’aucun mot ne peut décrire, son esprit revenait probablement, de temps à autre, sur tout ce qu’Elle avait vécu avec Lui : l’Annonciation, la Nativité, la fuite en Égypte, l’enfance merveilleuse à Nazareth, la bonté, l’intelligence et l’amour de Jésus, ses prédications, ses miracles. Puis, quittant ces souvenirs, ses yeux de mère revenaient sur la réalité de Jésus mourant et des larmes silencieuses descendaient doucement sur son visage digne.
Le rôle de Marie, dans le mystère de la Croix est unique et essentiel. Saint Jean Eudes enseigne que les Cœurs de Jésus et Marie sont si profondément unis qu’ils ne forment, mystiquement, qu’un seul Cœur souffrant. Saint Alphonse décrira ainsi ce rôle de la Sainte Vierge au Calvaire :
« Ô Marie, où êtes-vous ? près de la croix. Je dirai avec plus de raison que vous êtes sur la croix même, pour vous immoler en même temps que votre Fils, comme l’affirme saint Augustin. En effet, ajoute saint Bernard, ce que les clous opéraient dans le corps de Jésus, l’amour le causait dans le Cœur de Marie. En telle sorte, suivant saint Bernardin, qu’en même temps que le Fils sacrifiait son corps, la Mère sacrifiait son âme. Les douleurs du Cœur de Marie furent tellement mêlées à celles de Jésus qu’ils ne formaient qu’un seul martyre : les deux Cœurs souffraient ensemble la Passion, l’un dans le corps, l’autre dans l’âme. » Saint Alphonse de Liguori, Les vertus de Marie, Douleur V.
Sœur Lucie, voyante de Fatima, décrira, elle aussi dans une lettre du 16 septembre 1970, cette union unique :
« Dans la plus étroite union possible entre deux êtres humains, le Christ a commencé en Marie l’œuvre de notre salut. Les battements du Cœur du Christ sont les battements du Cœur de Marie, la prière du Christ est la prière de Marie ; de Marie, le Christ a reçu son corps et son sang qui ont été respectivement immolé et versé pour le salut du monde. (…) Et nous pouvons penser que les aspirations du Cœur de Marie s’identifiaient absolument aux aspirations du Cœur du Christ (…) et que l’amour du Cœur de Marie était l’amour du Cœur du Christ envers son Père et envers les hommes. (…) Depuis que le Père a confié à Marie son Fils, le gardant pendant neuf mois dans son sein chaste et virginal, et depuis que Marie par son « oui » libre se mit à la disposition de la volonté de Dieu comme sa servante pour tout ce qu’il voudrait opérer en elle, depuis lors et de par la volonté de Dieu, Marie est devenue, avec le Christ, Co-rédemptrice du genre humain. »
Sur la Croix, Jésus ne s’adresse qu’une seule fois à sa Mère. Va-t-elle recevoir des paroles de consolation de son Fils ? Non. Le Christ va une nouvelle fois s’appuyer sur Elle pour notre salut. Alors qu’Il agonise et qu’Elle est entièrement tournée vers Lui dans ce moment terrible, Jésus lui confie soudain une nouvelle mission : « Femme, voici ton fils » Jn 19,26. En d’autres termes, c’est comme s’il lui disait : Je retourne vers le Père ; désormais, tu dois aimer les hommes qui m’ont crucifié comme tu m’as aimé. Quel arrachement mystique pour la Sainte Vierge ! Elle doit laisser partir son divin Fils et, au milieu de la douleur de cet arrachement, accueillir désormais tous les hommes dans son Cœur de Mère. Face à ce sublime testament par lequel le Christ nous donne sa Mère, Marie répond par un nouveau Fiat. Le Fiat de l’Annonciation est l’Alpha de la mission de Marie. Son Fiat au pied de la Croix en est l’oméga.
Après avoir confié les hommes à sa Mère, Jésus rend son dernier souffle. « Père, entre vos mains je remets mon esprit » (Lc 23,46) Et il incline la tête. À cet instant, le Cœur de Jésus cesse de battre. L’union de leurs Cœurs demeure intacte dans l’amour, mais la mort introduit désormais entre la Mère et son Fils une séparation d’une douleur indicible. Et comme si cela n’était pas suffisant, voilà la lance du soldat Longin qui vient frapper le Cœur de Jésus, à quelques mètres d’Elle. Le choc pour Notre-Dame est inouï et cette lance transperce en même temps ces deux Cœurs. La prophétie de saint Siméon s’est accomplie. Alors Jésus est détaché de la Croix et la Sainte Vierge reçoit dans ses bras son Corps inanimé. Pas la moindre révolte, pas le moindre murmure, pas le moindre cri ; seulement le silence de son amour, de sa douleur, et de son obéissance totale à la volonté de Dieu : « Voici la servante du Seigneur, qu’il me soit fait selon votre parole. » (Lc 1,38)
Cette présence de Marie au pied de la Croix ne s’est pas arrêtée le Vendredi Saint. Le 13 juin 1929, Sœur Lucie de Fatima a eu une apparition au cours de laquelle elle vit au-dessus de l’autel un calice et une hostie avec Jésus crucifié juste derrière et la Sainte Vierge à ses côtés. Cette vision montre que la Sainte Vierge demeure spirituellement présente à la messe, au pied de cette Croix, où son Cœur s’est si intimement uni au Cœur de Jésus.
La vision de sœur Lucie est par ailleurs importante, car elle nous rappelle que l’unique sacrifice du Calvaire est rendu présent à chaque Eucharistie. Le concile de Trente (1545-1563) enseigne que l’Eucharistie est le renouvellement non sanglant du sacrifice de la Croix. Bien que le sacrifice offert par le Christ le Vendredi Saint soit total, parfait et suffisant pour notre rédemption, Jésus, dans sa bonté et son amour, a voulu que ce même sacrifice – sans la souffrance ni la mort physique – demeure présent au milieu de son Église jusqu’à la fin des temps.
On peut se demander avec raison : pourquoi le Christ renouvelle son sacrifice non sanglant de la Croix à chaque messe, puisque le sacrifice de la Croix du Vendredi Saint suffit à notre rédemption ? C’est un mystère qui peut, dans une certaine mesure, s’éclairer si l’on considère que les hommes continuent chaque jour d’offenser Dieu. Et le Christ continue chaque jour de s’offrir à son Père comme sacrifice parfait, afin de sauver les hommes et de réparer les offenses qu’ils commettent.
« Et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde. » (Mt 28,20)
Oui, Jésus a voulu rester avec nous dans l’expression la plus extrême de son Amour pour nous : le sacrifice de la Croix. Voilà la grandeur de la Sainte Messe et c’est pourquoi elle est au sommet de la vie chrétienne. On comprend pourquoi le concile de Trente a condamné les erreurs qui nient le caractère sacrificiel de la messe en la réduisant à un simple « repas », une simple « assemblée », une simple « louange » ou une simple « commémoration » :
« Si quelqu’un dit que, dans la messe, n’est pas offert à Dieu un véritable et authentique sacrifice ou qu’« être offert » ne signifie pas autre chose que le fait que le Christ nous est donné en nourriture : qu’il soit anathème. (…) Si quelqu’un dit que le sacrifice de la messe n’est qu’un sacrifice de louange et d’action de grâces, ou simple commémoration du sacrifice accompli sur la Croix, (…) qu’il soit anathème. »
C’est pourquoi notre attitude lors de la consécration doit être en adéquation avec ce grand mystère. Si nous avions été il y a deux mille ans au pied de la Croix, qu’aurions-nous fait ? Serions-nous restés debout, l’esprit distrait, ou indifférents ? Bien évidemment que non. Nous nous serions prosternés dans une prière silencieuse pour contempler avec amour et repentir notre doux Jésus agonisant pour nous. Telle doit être notre attitude aujourd’hui au moment de la consécration.
« Ô bon et très doux Jésus, je me prosterne à genoux en Votre présence et je Vous prie et Vous conjure avec toute la ferveur de mon âme, de daigner graver dans mon cœur de vifs sentiments de foi, d’espérance et de charité, un vrai repentir de mes péchés, et une volonté très ferme de m’en corriger, pendant que je considère et contemple en esprit Vos cinq plaies, avec une grande affection et une grande douleur, ayant devant les yeux ces paroles que le prophète David mettait déjà dans Votre bouche, ô bon Jésus: Ils ont percé Mes mains et Mes pieds; ils ont compté tous Mes os. »
Régis de Lassus
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